Société

Le temps de l’indifférence

Lettre ouverte aux âmes (trop) bien nées que nous sommes.

Combien de temps faudra-t-il encore regarder le quotidien avec l’œil anesthésié de celui qui ne voit plus la misère autour de lui que comme un élément du paysage?

Combien de temps faudra-t-il encore considérer que les mains tendues devant la baguette de pain chaud à la sortie des boulangeries de nos villes sont une donnée nécessaire de l’équilibre social?

Combien de temps faudra-t-il encore garder systématiquement des pièces de monnaie pour acheter l’illusion de la sécurité auprès d’une jeunesse des rues désœuvrée et terroriste, comme si désormais, la ville était une jungle?

(C) MaxMbakop

Combien de temps faudra-t-il encore attendre que la pluie cesse d’inonder l’asphalte et les maisons pour sortir gagner son pain, à chaque saison des pluies?

Chaque année, depuis des années, nous cultivons des habitudes de contournement, nous détournons le regard devant une réalité que nous avons acceptée sans jamais la combattre.

Chaque année, depuis des années, nous sommes les bourreaux passifs qui nourrissons le mal qui nous ronge. Nous marchons, œillères au visage, avec fierté et l’assurance d’être à l’abri de tout: de la lumière trop vive du soleil, de la poussière trop présente de nos rues sans asphalte, du regard envieux des badauds qui nous observent, du regard embué de cette mère qui mendie au coin de la rue, du sourire naïf de cet enfant marchand de cacahuètes en bouteille à la sortie des magasins.

(C) MaxMbakop

Depuis des années, tant d’années, trop d’années, nous sommes le terreau et l’engrais de la ségrégation qui gangrène la vie en commun, le gardien de nos frères que nous jetons en pâture aux crocs de la misère et de l’exclusion.

Au motif d’une unité fondée sur le respect de la diversité, nous faisons écho de particularités qui nous divisent plus qu’elles ne nous rassemblent, nous amplifions nos différences et renions l’histoire qui nous rassemble, fossoyeurs passifs que nous sommes devenus de la mémoire que nous partageons.

Au matin d’une nouvelle ronde, j’invoque Babel pour se révéler à nous et à hanter les rues de nos villes et nos villages, afin que nous puissions cultiver la multiplicité de nos langues pour mieux nous comprendre, partout, et pour enrichir nos moyens d’encodage devant l’autre, l’étranger, le vrai, qui s’est uni à nous par le verbe qu’il a imposé.

Au lever d’un soleil nouveau, j’invoque Kondo, requin féroce des eaux troubles du Dahomey, pour qu’il réveille notre conscience collective afin qu’on se lève, comme un seul homme, pour mourir ensemble d’avoir combattu une domination qu’on n’a pas vue venir.

(C) MaxMbakop

Ce matin, comme tous les matins depuis tant d’années, j’invoque chacun de nous afin qu’il fasse un pas de plus vers l’autre, vers ce voisin qu’on refuse de connaître, vers ce frère qu’on se plaît à ignorer, vers cet autre nous qui se meurt derrière les cloisons irréelles que l’inconscience collective a construites, afin qu’ensemble, unis dans une même quête, nous avancions libres vers un futur plus équitable, durablement.

Voilà.

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3 réflexions au sujet de « Le temps de l’indifférence »

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