Ma vie

Ma vie d’aveugle. On en (re)parle? (2ème partie)

Récit de mes premiers pas en tant que malvoyant

Chapitre 2: La désillusion

Après mon court séjour à l’hôpital, me voici à la maison, dans un appartement que j’ai pris le soin de bien observer et mesurer de mes pas AVANT DE PERDRE LA VUE pour pouvoir me repérer dans le noir, au cas où… « Les réflexes du tiers-monde… » penses-tu? Que neni, il n’y a pas la SONEL dans les pays développés!

En général, j’essaie toujours de mesurer l’espace disponible quand j’entre dans une pièce pour y rester plus d’une heure. Je pense que, inconsciemment, la scène du tango dans « Le Temps d’un week-end » avec Al Pacino m’a bercé d’espoir et d’illusions aussi.

Si tous les malvoyants savaient se mouvoir avec autant de dextérité, même dans leur environnement habituel, ça se saurait!

Revenons chez moi. Je sors de ma chambre, je marche vers le réfrigérateur – je connais le nombre de pas et la position exacte des murs – et je prends la boîte de collyre qui s’y trouve. Jusqu’ici, tout va bien, je gère littéralement dans le noir.

Je pose la boîte sur la table en granite qui se trouve trois pas derrière moi et je fais tomber le paquet de mouchoirs qui était sur la table. Je me baisse pour ramasser les mouchoirs et PAF! Mon nez rencontre le granite avec la brutalité qu’aurait un gars de New Bell dont tu viens d’insulter la maman. J’ai (littéralement) vu les étoiles.

Première leçon: la vie est vraiment en 7D et tout ce qu’on voit n’est qu’une illusion. Il ne suffit pas de dire « attention à la marche » ou de lui tenir la main, pour rassurer un mal-voyant. Il vit en permanence dans le doute, dans la peur du détail dans l’espace que sa canne n’aura pas repéré, ou que les indications des voix bienveillantes auront oubliées parce que « c’est évident ».

Rien n’est évident quand on ne voit pas.

A ce moment-là, même le fait de mesurer systématiquement les pièces quand j’y suis ne me servait à rien. J’étais devenu aveugle.

On n’y est jamais préparé, jamais. Ça fait 16 ans que je crois m’y préparer, mais on n’est jamais prêt à vivre ça.

On n’est jamais préparé à se réveiller dans la nuit, pour faire le petit pipi de 4h comme tous les matins, et ne plus rien voir. Rien. Ni les bords du lit, ni le chemin habituellement sombre mais néanmoins illuminé par la lune dont l’aura traverse les rideaux. Rien. Le noir complet.

L’angoisse de ce moment-là est juste indescriptible. Le cœur s’affole, au rythme des tambours de la capoeira au moment de la transe extatique, on a l’impression de tomber dans le vide, de perdre pied.

Pour moi qui suis habitué à scruter les détails, à observer mon environnement et voir les choses que nul ne regarde, c’était le début de la fin.

Même manger devient pénible quand on ne voit pas. Je l’ai appris en cherchant en vain dans mon assiette vide le « dernier goût » de mon omelette, cette petite part qu’on garde pour la dernière bouchée. Je n’avais pas vu qu’il ne restait plus rien, et je tâtonnais jusqu’à ce que mon voisin me dise, un peu embarrassé, « mola, c’est bolè » (ndlr: comprendre « frangin, c’est fini »).

On peut en rire, ou pas. Ce n’était pas drôle pour moi. Je pense que manger systématiquement avec les doigts n’est pas une option pour savoir ce qu’il y a dans son assiette, mais comment alors font les malvoyants au quotidien??! Posons-nous la question une seconde…

Ça fait 10 secondes qu’on se pose la question sans aucune réponse. Moi, ça m’a fait froid dans le dos, j’avais besoin de la réponse pour manger à nouveau.

Au restaurant, je me vois mal manger avec classe sans me rendre compte que la moitié de ma sauce se répand à chaque bouchée sur la nappe, ou – pire encore – sur mes vêtements, à mon insu. Une question s’impose: quelles sont les mesures d’accompagnement prévues pour les malvoyants? Entre autres mesures possibles, j’ai essayé « la cousine bienveillante ». Heureusement qu’elle était là hein! J’aurais eu de petites surprises dans plus d’un restaurant!

Hum… J’entends d’ici les « tu veux alors dire que les aveugles du pays ne mangeaient pas avant que tu n’écrives?! ». Non non non, je ne dis pas ça, mais j’aimerais qu’on se demande si on s’assure qu’ils sont traités avec la même attention que les autres citoyens sans handicap.

En vérité, je n’ai jamais vu une carte de menu en braille… au moins, dans certains endroits, on vous lira les alternatives du menu pour vous faciliter la tâche. On sait tous qu’au pays, la serveuse vous dirait, avec le visage attaché comme le bobolo, « mais vous ne lisez pas alors?! Tout est écrit là-bas! Moi je ne suis pas ici pour lire pour les clients. »

Mettez-vous à la place de ces milliers de malvoyants… le chemin peut être très souvent long et semé d’embûches.

En tout cas, MERCI à ma cousine Audrey qui a été ma partenaire de l’ombre, ma canne blanche pendant ma convalescence.Mouf! Elle ne me lavait pas, sauvages!

Elle m’a tenu la main dans la rue, a choisi au restaurant pour moi, a fait les courses et cuisiné pour moi, un vrai cadeau du ciel! Bon, elle mangeait aussi hein… Pas sûr qu’elle ait toujours eu envie de sortir quand je voulais marcher, mais elle a été là.

Pour quelqu’un d’indépendant et autonome comme moi, c’était dur de se reposer sur elle et mes autres amis pour les toutes petites choses du quotidien. Quand je me retrouvais seul chez moi, j’étais perdu, vraiment.

Je ne peux pas dire le nombre de fois que mon tibia a heurté la table basse du salon avec l’élan de la certitude, les débris de l’assurance de celui qui sait où c’est. Quand on ne voit plus, on a l’impression de ne plus rien savoir.

Ne maltraitez jamais les personnes qui vous entourent: quand on ne voit pas bien, on peut ne pas non plus voir le petit crachat dans son assiette… Audrey, Dieu te voit. Si tu as fait ça, ta main sera comme ça!

En vérité, le monde n’est pas adapté pour les malvoyants et ça devrait changer un peu, à mon avis. J’ai vu, dans un reportage sur YouTube que dans les pays développés, il y a un relief spécifique sur les trottoirs pour aider les aveugles à repérer le bon endroit pour traverser. Maaama…Se repérer quand on est aveugle

Chez nous, au Cameroun, essayons d’abord d’avoir des trottoirs partout, puis évitons d’avoir des voitures garées dessus!

Je vous remercie.

Si tu ne fais pas attention, un automobiliste pourrait engueuler un aveugle et lui dire « mais type, tu traverses quoi là???! Même quand. On vous repeint les routes, vous ne respectez pas??! Tu ne vois pas la peinture neuve du passage piéton?? ».

Mon frère, l’aveugle va voir ça ou?

Il ne voit rien.

Ferme les yeux. Tu vois le noir?

Lève-toi et fais 5 pas vers l’avant, puis 3 pas sur ta gauche et ensuite 7 pas sur la droite.

Lève-toi et essaie. 5 pas devant, 3 à gauche et 7 à droite.

Tu as essayé ? Voilà le quotidien d’un malvoyant sur les chemins qu’il prend habituellement: on n’est jamais sûr de rien.

Revenons encore chez moi. Avec tout le bavardage qui précède, vous vous doutez bien que je n’ai pas pu manger ni aller lécher les vitrines en paix… c’est à ce moment précis que c’est souvent bien d’avoir de la famille et des amis.

Mais un conseil: choisissez bien votre entourage et sondez leurs intentions avant! Il vaut mieux éviter les faux amis qui marchent avec toi, le doigt plié, assis au carrefour pour attendre ta chute. Ceux-là peuvent même t’indiquer le trou et s’excuser après!

Un autre conseil: parce qu’on ne sait jamais si on aura un handicap un jour, il faut être gentil et faire preuve de gratitude avec les gens qu’on fréquente et aussi ceux qu’on croise dans la vie.

Aussi m’en vais-je de ce pas remercier également le reste de ma troupe de Johannesburg, tous infirmiers à temps partiel, qui ont rendu mes soirées et tous mes weekends magiques.

Et que dire de ma femme et de mes enfants??! Ils ont imaginé ma vie dans le noir et m’ont appelé en vidéo tous les soirs pour prendre des nouvelles et regarder les lunettes noires que je portais au lendemain de ma cécité, alors que je fuyais, tel un vampire, la lumière du soleil et même celle des ampoules.

Les enfants sont moqueurs hein… si ma fille te parle de mes lunettes-là, tu pourrais la priver d’eau même pendant 2 mois!

Bon, les remerciements font déjà que ce billet ressemble à un discours de la cérémonie des Oscars.

Les mots-clés néanmoins sont GRATITUDE & KARMA: la bienveillance dont on bénéficie dans le besoin est proportionnelle à celle dont on fait preuve au quotidien. Sincères condoléances à tous les méchants qui pensent que la roue ne tourne pas.

Mieux je m’arrête ici.

Voilà!

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11 réflexions au sujet de « Ma vie d’aveugle. On en (re)parle? (2ème partie) »

  1. Halala! Une vraie sensibilité, un humour déconcertant et la plume facile. Merci de nous faire partager ton expérience, et d’eveiller/ renforcer nos consciences.
    Patrick, tu es un véritable artiste. Et j’ai vraiment pris plaisir à te lire, émotion et rire mêlés.
    Le mot de la fin «la bienveillance dont on bénéficie dans le besoin est proportionnelle  à celle dont on fait preuve au quotidien », est une vérité implacable…
    Bisous à toi et bon rétablissement

    Aimé par 1 personne

  2. Bon retablissement et beaucoup de courage a toi Pat. Ce que tu decris dans ton recit n est qu une infine partie de la verite. Je le vis tous les jours ici avec mes camardes de classes. Malgre toutes les dispositions prisent pour les malvoyants. Ils hesitent tjrs a ce deplacer du premier au dernier jour de classe. Qu ils aient cannes ou chiens.

    Aimé par 1 personne

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