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Le deuil en temps de crise – On en parle?

La perte d’un proche, parent ou ami, est toujours un moment de grande réflexion sur la vie, un temps d’introspection et parfois de grande détresse. Tandis que les uns s’isolent pour se reconstruire, les autres aiguisent leur langue et amidonnent leurs plus beaux vêtements noirs pour apporter leur soutien et leur présence à la famille en deuil. Mais tous ceux qui ont attendu en vain l’invitation aux obsèques de Fotso Victor (que son âme repose en paix) le savent bien: si tu n’as pas mangé au deuil d’un milliardaire, tu ne mangeras plus à aucun deuil!

TOUT VA TROP VITE

Au moment où les hôpitaux gèrent prioritairement les malades de Covid-19 et que les morgues ne peuvent plus prendre en charge avec la même fluidité la conservation des corps inanimés de ceux que le combat a épuisés, le temps moyen entre l’annonce du décès et l’enterrement se compte parfois en heures. A la manière des musulmans qui se donnent à peine une demi journée, le reste de la meute se retrouve à l’école d’une nouvelle façon de commencer le deuil: l’enterrement express.

Pour l’avoir vécu récemment, j’avoue que c’est extrêmement… étrange, comme si on vous mettait tout le corps sauf la tête sous anesthésie et qu’on vous charcutait de partout. Vous savez que ça fait mal, mais vous ne pouvez pas ressentir la douleur, pas tout de suite.

Dans le cas spécifique des décès liés au Covid-19, vous n’avez littéralement pas le temps d’avoir mal. Les échanges avec les médecins ressemblent souvent à ça:

⁃ Bonjour Monsieur… (la mine grave)

⁃ Bonjour Docteur. (l’air inquiet)

⁃ Nous avons fait le maximum, mais c’est fini. Elle est partie, nous sommes désolés… Nous avons déjà contacté la délégation régionale du Ministère de la Santé pour la prise en charge de la dépouille, ils arriveront probablement dans deux heures ou trois. Si vous souhaitez que votre parent ait un cercueil Ou soit enterré dans un endroit en particulier, vous avez deux heures pour gérer ça et ramener le cercueil ici, en attendant l’arrivée des équipes. Bon courage.

⁃ D’accord.

En fait, en écho à la douleur de votre cœur, votre cerveau a crié le « aaaaaaaaaté » des grandes occasions, celui qu’on ne réserve qu’aux douleurs les plus vives. Mais la bouche a dit « d’accord ». Parce que c’est la seule chose à dire quand on n’a pas le temps de pleurer, qu’on a à peine le temps d’apprendre à choisir un emplacement au cimetière, de payer pour la tombe et de chercher un cercueil décent.

Je vous passe les détails, c’est beaucoup moins drôle que la séquence video de l’année.

Comme le dit Pascal Obispo dans Lucie, « on a le temps de rien, que c’est déjà la fin… ». Tout va vraiment trop vite.

SEUL AU MILIEU DE LA FOULE

Puis à partir du cimetière, vous êtes seul.

Vous êtes seul au milieu des proches, des curieux, des vigiles qui essaient tant bien que mal de prendre des videos avec leur téléphone, des inconnus qui vous regardent avec compassion pour les uns et dégoût pour les autres – Apparemment, il est des maladies qu’on veut tellement éviter qu’on en perd toute compassion pour les humains qui en sont victimes…

Vous rentrez chez vous seul, toujours sous anesthésie, traumatisé par les heures que vous venez de vivre et vous fermez tout. Vous cherchez votre téléphone et découvrez les 287 messages et appels manqués que vous avez reçus. Puis vous posez votre téléphone et conformément aux recommandations que vous avez reçues à l’hôpital, vous enlevez vos vêtements et chaussures dès la porte d’entrée et vous filez sous la douche, dans l’espoir que l’eau vous apaise, vous purifie et lave l’anesthésie affective qui commence à vous comprimer la poitrine. Vous pleurez, ou pas.

LE NOUVEAU VISAGE DE LA COMPASSION

Les jours qui suivent, vous êtes en quarantaine, prisonnier dans la maison que vous avez choisie, coupé du monde, seul. C’est à ce moment que démarre le standard téléphonique. Puisque personne ne peux venir chez vous, on vous appelle, juste 5 minutes… 200 fois par jour. Même les inconnus lancent les appels video, pleurent plus que vous-même parfois. Je suis reconnaissant à tous ceux qui l’ont fait pour moi et ma famille, j’avoue que cette compagnie virtuelle a beaucoup aidé à faire passer le temps et à mettre des mots sur les sentiments nouveaux générés par le deuil.

C’est à ce moment précis qu’on se rend compte que la technologie a déjà transformé nos vies et qu’on n’avait juste pas l’occasion de le vivre. Faire des appels de groupe avec des amis ou des proches que vous n’avez pas vus depuis plus de 10 ans, un vrai régal.

Entre ceux qui promettent d’appeler regulièrement et ceux qui le font avec une discipline de curé, on sent la présence des gens, au point de n’avoir presque plus de temps avec soi-même. C’est parfois à en regretter l’époque où tous le monde venait à la maison un soir – le même – pleurer, chacun, toutes les larmes de son corps et c’était plié jusqu’au soir de la veillée. En temps de crise, il faut être prêt à aimer son téléphone, car toute quarantaine numérique plus longue qu’une demi-journée en pareille circonstance est interdite.

ET APRÈS?

Ceux qui n’ont pas gaspillé leurs ressources pendant la crise, ne les gaspilleront plus après. Beaucoup de doute et de réflexion sur le sens réel de l’énergie qu’on met habituellement à nourrir la famille qui souvent transforme la maison mortuaire en cantine pendant des semaines, à donner à boire tous les soirs aux visiteurs – connus ou pas – assoiffés de détails croustillants sur les tenues des uns et des autres, à ménager les susceptibilités déplacées d’anciens hauts fonctionnaires, d’anciens riches ou de chefs de famille en quête de royauté ou de privilèges.

Après, chacun aura fait son deuil, à sa façon.

Pour l’heure, difficile d’en dire plus, c’est encore trop frais, tout (se) passe si vite…

Voilà.

14 réflexions au sujet de « Le deuil en temps de crise – On en parle? »

  1. On n’a le temps de rien, que cest deja la fin. Mais ce n’est pas marqué dans les livres, le plus important a vivre, cest de vivre au jour le jour: le temps c’est de l’amour❤

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  2. Cela nous ramène à la triste réalité : nul ne connait ni le jour ni l’heure.
    Cela peut arriver à tout moment et à n’importe qui. J’ai perdu une dizaine de personnes très proches en moins d’un mois.
    Cela m’interpelle beaucoup et me ramène à l’essentiel, aimons nous les uns les autres comme Jésus Christ nous aimé !

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  3. Carole,
    Ce texte est beau dans son style et émouvant dans sa profondeur.
    Aciah encore car je sais que ça n’a pas été facile, mais tu as sur trouver la force de nous produire ceci, je te dis un grand BRAVO. Yves NYEMB (pepe) le cousin de Leo.

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  4. En dehors du fait que le texte décrit délicatement comment nous sommes désormais-ou pour le moment encore- obligés de nous soumettre à cette nouvelle vie, il est tout évident de noter que notre amertume, elle, prendra toujours le temps qu’il faut faut.
    We dearly miss you.

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  5. What more can be said? So much physical solitude in this illness. The patient and the familles feel Alone. Thank God there are phones. I feel tour pain Patrick & Carole. She will be missed.

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